Transmis par Samuel

De nombreuses civilisations antiques attribuaient une origine divine aux messages reçus dans certains songes.

Il en est un, de temps en temps, qui dépasse les rêves classiques y compris les plus construits pendant les phases de sommeil paradoxal. Ce rêve dont la force émotionnelle vous submerge lors de son déroulement. Ce rêve qui vous bouscule, vous réveille en sursaut, incapable de se réapproprier l’espace même de son propre lit. Ce rêve qui vous laisse chancelant encore de longues heures après. Ce rêve qui provoque des émois dès que notre mémoire lui redonne vie.

Je déambule dans les rues d’un quartier historique qui m’évoque un sentiment de réconfort et de connu. Les rues sont pavées, les maisons en pierre de taille. L’atmosphère est sereine. Je prends plaisir à guider des personnes vers un lieu que j’affectionne sans pour autant l’identifier. La déclivité des rues m’étonne et brise un peu l’image que j’avais de ce lieu dans lequel je semblais retourner après une longue absence. J’entre dans une boutique pour en ressortir assez rapidement.

La pente de la rue à l’extérieur me donne le vertige. Je regrette immédiatement mon choix d’être allé aussi haut pour atteindre cette boutique. J’entreprends de descendre la rue avec cette sensation de vertige qui ne me quitte plus. J’oblique pour pénétrer sur une place. Mais alors que je m’y engage, la pente devient de plus en plus abrupte. La peur de perdre pied me gagne, j’essaye de toujours avoir une prise, un arbre, un banc public, les pavés de la place. Je glisse. Je m’affole ne trouvant pas de prises à saisir. Je me retrouve hors de la ville. Une forêt est à ses portes, en contrebas de la ville sur un terrain très incliné. Je n’ai qu’une obsession descendre vers un point plus bas, remonter me paraît un non-sens, je veux fuir mon vertige.

La surface du sol devient si raide qu’elle s’apparente à une paroi verticale dorénavant. La bascule est complète. Les arbres ne se déracinent pas mais me permettent de sauter d’un tronc à l’autre maintenant qu’ils sont à l’horizontal, plantés dans un sol vertical. Je dérape et déboule. Je finis par m’agripper à une branche en dernier ressort. Je m’aperçois que je suis accroché au dernier arbre de cette forêt. Il n’y a plus rien en contrebas, juste un sol de granit lisse et sans prise, devenu paroi vertigineuse. Ce n’est pas la position inconfortable à bout de bras, tenant fermement cette branche, qui me panique. C’est le choix qui s’offre à moi.

Une voix indicible issue du Cœur se mêle alors à ce songe et murmure :

Le Vide est possible. Le Vide est Choix.

Je m’imagine lâcher prise et une bouffée d’angoisse me submerge à l’idée de tomber vers ce vide sans fin. Il n’est pas sombre mais clair et distinct avec une paroi qui semble simplement s’étirer à l’infini. Cette voix me dit que ce Vide est l’étape suivante pour moi. J’ai terriblement peur. J’ai peur de tomber sans fin dans une vacuité terrifiante. Je concentre mon regard sur ma main agrippée. Je ne vois que ces cinq doigts refermés sur la branche, essayant d’oublier tout le reste. Je n’aurais qu’à ouvrir ces cinq doigts sans penser à la suite.

Mais mon mental s’affole et reprend le dessus. Il refuse que je lâche cette dernière branche, ce dernier repère tangible auquel il me dit de me raccrocher. Mon mental me fait craindre la souffrance si je lâche. Il me recouvre de sa réflexion froide et logique. « Remonte, remonte, il y aura sûrement une autre sortie, une autre solution vers le haut. Tu as le temps de la chercher dans la forêt ou même dans la ville ». Ce choix laisse poindre la crainte que je cherche indéfiniment en vain une sortie, que je tourne en rond. La pente est si glissante, je ne peux aller que vers le bas, c’est le sens naturel, ce bas qui ouvre sur le vide, ce vide qui m’appelle. Mes doigts ne glissent pas sur leur prise, je peux faire mon choix sans contrainte de fatigue. La voix qui m’invite au grand saut n’exprime aucune contrainte.

C’est à moi de faire le Choix. Un combat intérieur rentre dans la mêlée de la peur, du vertige, du doute qui semblent mes maîtres à ce moment-là. S’affrontent la Logique qui me dit de remonter, que je n’ai pas exploré toutes les possibilités, et l’Illogique qui me dit que ce serait perdre mon temps, que j’ai suffisamment exploré les possibilités et que réexplorer le tangible dans un cycle sans fin, me ramènera vers ce Vide qui m’appelle. Mon Cœur me faisait ressentir la justesse de ce Vide mais mon mental allié à l’égo déployaient toute l’incertitude et l’angoisse possible pour me ramener à la raison.

Cette nuit-là, j’ai eu peur de souffrir, je n’ai pas lâché ma prise, je n’ai pas pu…

La route du Vide

Yanouri dans son crâne de cristal en lapis-lazuli me regarde de ses orbites vides. Elle irradie une douce sensation de chaleur et de réconfort depuis que je l’ai posée sur mon ventre. Elle me glisse qu’il n’y a pas à craindre ce qui ne peut m’atteindre, car c’est moi qui décide ce que je laisse m’atteindre.

Je ne fais pas immédiatement le lien avec ce songe intense où mon mental avait réussi à m’atteindre avec les doutes, le vertige, la peur paralysante.

Je continue de la fixer jusqu’à ce qu’il me prenne l’envie de relire des contes de Bardhena sans objectif précis. J’en feuillette quelques-uns jusqu’à trouver celui qui subitement m’apporte une compréhension nouvelle et inattendue. Jusqu’à ce songe, le conte sur la route du Vide m’apparaissait hermétique et imbuvable. La route du Vide y est décrite comme l’inverse de la route de l’Égo.

Bardhena y énonce en trois temps :

Le Vide est une notion qui fait extrêmement peur à chacun d’entre vous.

Cela fait extrêmement mal de se brancher à la structure du Vide.

Se brancher au Vide veut dire que l’on arrête de contrôler sa vie. Se brancher au Vide est l’acte de Confiance suprême.

Mon songe me rappelle que répondre à l’appel du Vide ne se décrète pas par le mental. Il me faudra un jour laisser glisser mes doigts de ma branche et écrire :

Cette nuit-là, j’ai eu peur de souffrir, j’ai lâché ma prise, j’ai pu…

Par Samuel sous www.leretourdesdragons.com

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer le site: http://elisheanportesdutemps.terrenouvelle.ca

Copyright les Hathor © Elishean/2009-2015/ Aux Portes du Temps



Print Friendly, PDF & Email