par ADYASHANTI

La vraie nature de l’illumination

A vingt-cinq ans, après l’éveil initial que j’ai décrit, j’aurais pu me dire: « Eh bien, ça y est, il n’y a rien de plus; j’ai perçu la nature absolue de la réalité. » J’aurais pu proclamer au monde entier ce que j’avais découvert. Heureusement, une petite voix intérieure m’a chuchoté: « Tu n’y es pas vraiment. Il y a plus. Continue. »

Cette petite voix fut en quelque sorte mon sauveteur, car, à ce stade du parcours, la personne a tendance à adhérer à cette vision, à la revendiquer, à se l’approprier puis à se fabriquer un « moi éveillé » tout neuf, une « identité illuminée ».

Par bonheur, la petite voix intérieure m’avait averti. Cette voix qui vous intime de poursuivre vient parfois de l’extérieur – des circonstances, du cours des événements. Peu importe, vous devez à tout prix ne pas vous approprier ou revendiquer un éveil initial, ni présumer que vous êtes parvenu à destination.

Même si vous avez cette impression, vous devez savoir que l’ancien parcours – ce chemin jusqu’à la vision première, ce parcours où vous n’aviez aucune conscience de qui ou de ce que vous êtes – n’est plus. Un nouveau cheminement s’amorce alors: l’expression de la non-dualité en chaque domaine de votre être. Et cela pourra se poursuivre pendant plusieurs années.

La signification de la non-dualité

Ces enseignements traitent de la non-dualité, l’éveil étant synonyme d’état non duel. Je tiens à m’assurer que mes lecteurs comprennent bien cette notion de non-dualité. Cet état résulte de l’éveil; il exprime la réalisation de votre nature essentielle. Je l’ai expliqué déjà, l’état exempt de dualité ne correspond ni à la sainteté ni à la perfection. Rien ne garantit que tôt ou tard, après l’éveil, vous ne vivrez pas encore la division; rien n’assure que cette dernière ne se produira plus jamais. À dire vrai, être libéré, éveillé, c’est ne plus se préoccuper de ce degré d’éveil.

Selon la fin d’un magnifique poème de tradition zen, l’illumination signifie « être exempt de toute anxiété au sujet de l’imperfection ». Être non duel, ce n’est pas être parfait. L’état de non-dualité ne correspond pas à nos représentations mentales de la sainteté ou de la perfection. Mon histoire personnelle peut porter à dire : « Oh! ça ne correspond pas à mon idée de ce qu’est un être éveillé ». Ça ne répond pas à l’image d’un être exempt de dualité. » Nul doute que ma vie ne se conforme pas à l’idéal populaire de l’illumination. Car, en vérité, je suis beaucoup plus ordinaire que la plupart ne le conçoivent. Pour moi, un aspect de l’éveil consiste à mourir dans l’ordinaire, dans l’absence d’anxiété.

Peu importe les jugements portés sur mon histoire ou sur celle de quelqu’un d’autre, il est impossible de concevoir l’état non duel jusqu’à ce qu’on le vive. Je vous incite à ne pas vous attacher à une représentation mentale de la sainteté ou de la perfection, car ces images ne font qu’entraver la réalité. Vous devez découvrir par vous-même la non-dualité – agir et voir depuis un état de non-séparation, depuis l’unité. Comment est-ce d’apercevoir au-delà de la haine, de l’amour, du bien et du mal? Il faut vivre intimement ces états. Il ne sert à rien d’évaluer l’expérience de non-dualité de l’autre. Tout ce qui importe, c’est où vous en êtes. À tout instant, vivez-vous et agissez-vous depuis la dualité ou depuis l’unité?

Comme je l’ai mentionné, l’éveil exerce un effet différent d’une personne à l’autre, en fonction du conditionnement de chacune. Le modèle qui s’est avéré efficace pour travailler avec mes disciples porte sur l’impact de l’éveil sur les trois plans de notre être: le plan mental (celui de l’esprit), le plan émotionnel (celui du cœur) et le plan existentiel (celui de l’instinct). À mesure que l’éveil imprègne l’ensemble de votre être, vous éprouvez divers degrés de non-dualité sur chacun de ces plans. N’oubliez pas que ces trois plans sont allégoriques; ce sont des modalités qui permettent de clarifier votre expérience. Cette approche conceptuelle sera utile tant qu’elle ne se rigidifiera pas.

À l’instant même d’un éveil authentique, l’esprit se libère intégralement, sur tous les plans de l’être et simultanément. Du jour au lendemain, nous nous éveillons à une cognition et à un mode de perception complètement différents de tout ce que nous avons connu jusqu’alors. Dans le sillage de l’événement, cette perception intégrale et parachevée ne se stabilisera peut-être pas de manière égale sur tous les plans de notre être. Un peu comme un élastique de benji qui s’étire au maximum, mais qui, en raison de tendances karmiques, revient à une position antérieure. Il ne revient jamais à sa position d’avant l’éveil, mais se resserre jusqu’à un certain point. Le retour à l’état antérieur a donc lieu de façon inégale sur tous les plans de notre être.

L’éveil sur le plan mental

Examinons d’abord les phénomènes sur le plan mental, dans le sillage d’une réalisation. À quoi une expérience non duelle sur ce plan ressemble-t-elle? Nous savons tous ce que c’est que d’être divisé sur le plan mental: une pensée entre en conflit avec une autre, une partie de l’esprit songe à faire une chose et l’autre la contredit. Un mental duel est en conflit avec lui-même.

Notre mental est pour l’essentiel en conflit. Nos schémas de pensée oscillent entre le bon et le mauvais, le bien et le mal, le sacré et l’ordinaire, entre ce qui est louable et ce qui ne l’est pas, entre l’illumination et l’état non illuminé. Ces pensées polarisées entraînent donc une dualité sur ce plan.

Lorsque l’éveil pénètre et est révélé sur le plan mental, nous percevons d’abord que rien dans la structure de la pensée n’a de vérité ultime. Ne vous méprenez pas, je n’affirme pas que le mental est sans valeur ou mauvais. Le mental, constitué exclusivement de pensées, est un instrument comme bien d’autres – un marteau, une scie, un ordinateur.

Toutefois, dans l’état de conscience où résident la plupart des gens, on amalgame le mental à ce qu’il n’est pas. Il n’est pas conçu comme un instrument, mais comme la source du sentiment d’identité. On l’interroge constamment : « Qui suis-le? », « Qu’est-ce que la vie? », « Qu’est-ce qui est vrai? ». On cherche dans le mental la réponse à ce qui devrait être ou pas. C’est tout à fait absurde! On ne va pas demander au marteau dans le garage qui on est ou ce qu’il faut faire. Si on le questionnait, le marteau nous répondrait sans doute: « Pourquoi t’adresser à moi? Je ne suis pas l’outil qu’il faut pour résoudre ces questions. »

Voilà notre attitude à l’égard du mental. Nous avons oublié qu’il est un instrument très puissant et précieux, que tout repose sur lui. Conduire la voiture, entrer dans un édifice, faire des courses – tout débute par une pensée dans l’esprit. L’idée, jugée utile et nécessaire, se traduit dans les gestes. Le mental est donc puissant et utile. Pour la conscience humaine, cependant, il n’est pas qu’un instrument. Il a usurpé la réalité. Il est devenu sa propre réalité à un degré tel que les humains associent leur sentiment d’identité – ce qu’ils croient être, leur image de soi – au processus de pensée.

À mesure que la lumière de l’éveil pénètre sur le plan mental, nous constatons que ce dernier ne possède aucune réalité inhérente. C’est un instrument à la disposition de la réalité, mais ce n’est pas la réalité. Intrinsèquement, une pensée demeure une pensée. Elle n’a pas de validité inhérente. Vous pouvez songer à un verre d’eau, mais si vous avez soif, impossible de boire cette représentation. Vous aurez beau penser sans relâche à un verre d’eau, il n’en reste pas moins que prendre concrètement un verre et boire son eau est une expérience tout autre. Vous pouvez boire ce verre d’eau sans même y songer. En somme, la pensée est vide de toute réalité. Au mieux, la pensée est symbolique. Elle désigne un objet ou une vérité. Toutefois, plusieurs pensées ne sont pas de cet ordre. Nombre d’entre elles dans la conscience humaine ne sont que des réflexions sur d’autres idées – des pensées qui réfléchissent à d’autres pensées. En méditant, un contemplatif se dira: « Je ne devrais pas penser. » Bien sûr, c’est là aussi une pensée. Il est facile de s’embrouiller dans diverses pensées au sujet d’idées.

En nous éveillant sur le plan mental, nous voyons au-delà de celui-ci. Nous prenons conscience que le mental en soi est vide de toute réalité; voilà une réalisation profonde. Il est facile de soutenir, voire de comprendre, que l’esprit est vide de toute réalité.

Cependant, percevoir l’absence de réalité de l’esprit est une expérience très radicale. Il est radical de constater que notre perception d’un moi et du monde est fabriquée par le mental. En percevant que la structure de pensée ne possède aucune réalité intrinsèque, nous en venons à voir que le monde tel que nous le concevons, par voie mentale, ne peut avoir davantage de réalité. La constatation relève du tremblement de terre; le moi auquel nous nous identifions n’a aucune réalité.

L’éveil sur le plan mental annihile notre univers tout entier. Impossible de prévoir cela de quelque manière. Notre vision du monde est intégralement anéantie – nos conditionnements, nos croyances, les convictions collectives de l’humanité, depuis aujourd’hui jusqu’à la nuit des temps. Tout cela participe à l’élaboration de cet univers, à ce consensus que partagent les humains, à cette conception des choses comme étant réelles, littéralement jusqu’à « je suis un être humain », « le monde existe » ou « le monde devrait être ainsi ». L’éveil sur le plan du mental est un anéantissement total de ces conceptions et, par conséquent, de notre univers entier.

En s’éveillant sur le plan mental, on se dit: « ça alors! ma vision du monde était une pure fabrication, un mirage sans fondement dans la réalité. Ma perception de moi-même était aussi une pure création. » Peu importe que vous croyiez avoir atteint l’éveil ou pas, que vous vous perceviez comme bon ou mauvais, digne ou indigne. L’absence de dualité sur le plan mental annihile ces structures d’ego. Il m’est pratiquement impossible d’exprimer avec cohérence l’envergure de cette destruction du monde sur le plan mental. C’est cette constatation directe qu’aucune pensée n’a de vérité et, à un niveau plus profond, que tous les archétypes que nous créons, même ceux de nature spirituelle – les enseignements -, sont des songes.

Le Bouddha lui-même affirmait que tous les dharmas sont vides. Les dharmas sont les enseignements. Ce sont les vérités mêmes qu’il énonçait. Parmi ces vérités auxquelles il référait, tous ces dharmas, ces sagesses qu’il élucidait au profit de ses disciples, étaient vides. La réalité de votre être réside bien au-delà de ces plus excellents dharmas, des plus nobles sutras, des plus illustres notions que l’on puisse formuler à l’oral ou par écrit.

Intérieurement, l’éveil est vécu comme un anéantissement. J’avertis souvent les gens de ne pas se méprendre – l’illumination est un processus de destruction. Elle n’a rien à voir avec une amélioration personnelle, une augmentation ou une diminution du bonheur individuel. L’illumination est l’abolition de l’illusion. C’est percer à jour la façade feinte. C’est l’éradication absolue de tout ce que nous croyions être vrai – depuis nous-mêmes jusqu’à l’univers entier.

Au cours de ce processus, nous découvrons que même les plus illustres inventions qui sont le fruit d’esprits les plus brillants de l’histoire de l’humanité ne sont que des rêves d’enfant. Nous constatons que les grands courants philosophiques, les penseurs célèbres ne sont que des personnages du rêve. L’éveil sur le plan mental soulève le voile, comme Dorothy dans Le magicien d’Oz. Elle s’attend à voir le Grand Oz, mais lorsque le rideau se lève, il s’avère que celui-ci est un petit homme qui tire des manettes. Il en va de même lorsque l’on voit la nature essentielle de l’esprit.

L’expérience est percutante: on constate que tout ce qui se présente comme étant vrai appartient à l’état onirique et, par ailleurs, l’étaye. La pensée éveillée n’existe pas. Le constater provoque un choc terrible. À dire vrai, la plupart d’entre nous se protègent de cette vérité. Nous prétendons chercher la vérité, mais la souhaitons-nous vraiment? Nous déclarons vouloir connaître la réalité, mais lorsqu’elle apparaît, elle diverge largement de nos représentations à son sujet. Elle ne correspond pas à notre contexte; elle ne convient pas à nos images. Elle les transcende complètement. Non seulement les transcende-t-elle, mais elle anéantit notre ancienne perception du monde. Elle met notre univers en pièces.

Tout compte fait, il ne nous reste rien. Nous voilà les mains vides, avec rien à quoi nous raccrocher. Pour reprendre les propos de Jésus: « Les oiseaux ont leurs nids dans les arbres, les renards ont leurs tanières dans le sol, mais le Fils de l’homme n’a nulle part où poser sa tête. » Il ne reste aucun concept, aucune pensée formelle sur lesquels se reposer.

Voilà ce que signifie la libération totale. Seule la délivrance absolue permet à la vérité de notre identité véritable de se manifester sans distorsion. Cette libération intégrale sur le plan mental ne se produit habituellement pas au début d’un aperçu de vérité. En effet, nos fabrications mentales continueront de s’effriter quelque temps après l’éveil si nous y consentons, bien sûr, si nous comprenons que l’effondrement du mental et de notre univers est ce que la réalité de l’être tente d’accomplir. Impossible de percevoir la véritable nature des choses tant que nous n’avons pas perçu leur nature illusoire.

L’éveil parachevé sur le plan mental est extrêmement profond. La plupart du temps, je constate que le mental de ceux qui ont vécu un éveil authentique a quelque peu récupéré cet éveil pour en faire une autre élaboration mentale. Ce qui, naturellement, incite la réalisation directe à leur échapper. Tôt ou tard, nous comprenons qu’il est impossible de conceptualiser la vérité. Cette compréhension fait du mental un instrument. Celui-ci a dès lors une autre fonction que celle de la pensée. La possibilité s’ébauche: le mental, la pensée, voire la parole, proviennent d’ailleurs. L’Être se servira alors du mental. La pensée émanera du silence; la parole découlera du silence; la communication naîtra du silence – d’un espace bien au-delà de l’esprit. Ainsi, le mental servira d’instrument, de mécanisme pour communiquer, indiquer, orienter. Il demeurera invariablement transparent à lui-même. Il ne se fixera jamais, n’engendrera pas de croyance ou d’idéologie nouvelles.

L’éveil sur le plan du cœur

Le terme cœur réfère à notre constitution affective dans son ensemble, à notre corps émotionnel global. Être éveillé sur le plan de l’émotion signifie d’abord et avant tout ne plus définir notre sentiment d’identité par ce que nous éprouvons. Se sentir heureux, malheureux, en santé, malade, éveillé, fatigué – ce que l’on vit, ce que l’on ressent ne sert plus à définir le moi.

D’habitude, le sentiment d’identité est associé et entremêlé à nos émotions. Si je dis: « Je suis furieux » ou « J’éprouve de la colère », j’affirme que mon sentiment d’identité sur le coup est assimilé à la colère. Et cette assimilation est naturellement illusoire, car ce que je suis ne peut être défini par l’émotion qui régit le corps.

S’éveiller sur le plan affectif, c’est constater et comprendre que nos sentiments ne révèlent rien sur notre identité véritable. Ils dénotent ce que nous éprouvons, point à la ligne. Sans fuir ni nier ce que nous ressentons, nous devons toutefois éviter de nous définir ainsi. Cesser de déterminer le moi selon l’émotion dégagera le sentiment d’identité du plan émotif et des émotions conflictuelles qui lui sont attachées.

Pour la plupart des humains, ne plus se définir par les sentiments représente une transformation radicale. Naturellement, il est toutefois impossible d’y parvenir en fuyant les émotions. Émotions et sentiments sont de fascinants symptômes révélant ce qui n’est pas résolu en nous, ce que nous n’avons pas déchiffré. Notre corps est aussi un indicateur précis. Dès que nous passons à un état affectif duel – haine, envie, jalousie, avidité, blâme, honte, etc. -, il est évident que nous percevons depuis l’angle de la dualité. Ces émotions issues de la dualité sont des drapeaux rouges qui nous rappellent que nous ne percevons plus la nature essentielle des choses.

La tourmente psychologique démontre que nous entretenons une conviction inconsciente fallacieuse. Notre mental a interprété un événement passé au présent. Nous savons simplement qu’il a encapsulé un événement de manière telle que cela nous bouleverse.

Le corps émotionnel permet d’aborder tout ce qui doit être examiné. Il permet de pénétrer toute illusion, tout ce qui suscite un sentiment de séparation. Si nous sommes instables sur le plan affectif, si un rien perturbe notre équilibre psychologique, il est impératif d’examiner cet aspect de notre être. Il ne faut pas pour autant analyser nos émotions ou suivre une thérapie – cela s’avérera peut-être utile ou bénéfique pour certains, mais ce n’est pas ce à quoi je fais allusion ici. Il s’agit de gérer le corps émotionnel à un niveau plus fondamental, d’examiner la nature de la peur, de la colère. Quand s’élève une contraction émotionnelle, d’où surgit-elle?

Nos émotions, notamment celles qui sont soi-disant négatives, se résument pour la majorité à la colère, à la peur et au jugement. Ces trois-là sont engendrées lorsque nous accordons foi à nos pensées. Nos vies affective et intellectuelle ne sont pas dissociées; elles ne font qu’un. Notre état affectif traduit notre condition intellectuelle subconsciente. Nous réagissons par l’émotion à des pensées dont nous ignorons complètement l’existence. Ainsi, ces pensées inconscientes sont mises en lumière.

Les gens s’adressent souvent à moi pour résoudre une émotion particulière qui les trouble – crainte, colère, ressentiment, jalousie, etc. Je leur explique que pour s’en affranchir ils doivent pénétrer la vision du monde sous-jacente à cette émotion. Que dirait celle-ci si elle pouvait parler? Quels schémas de croyances entretient-elle? Que juge-t-elle?

Je cherche à préciser ce qui suscite chez la personne un état émotionnel divisé. L’émotion négative est issue de la perception dualiste. Notre affectivité est un indicateur clair et fiable de ce mode de perception duel. Chaque fois que nous sommes dans la dualité, nous ressentons un degré de conflit émotionnel qui mérite notre attention. Dès qu’un tel conflit survient, la personne devrait s’interroger: « Pourquoi suis-je sujet à la dualité? À cet instant même, qu’est-ce qui suscite cette impression de séparation, d’isolement, cet instinct de protection? Qu’est-ce que je crois? Quels a priori se reproduisent dans mon corps pour se traduire par l’émotion?  » Ainsi, l’émotion et la pensée sont interdépendantes. Ce sont deux manifestations d’une même chose. Impossible de les disjoindre. Souvent, lorsque les gens me présentent une émotion négative, je leur demande d’identifier la pensée qui la sous-tend. Parfois, ils soutiennent qu’il n’y a aucune pensée derrière cette émotion. En l’occurrence, je leur suggère de sonder cette dernière, de méditer là-dessus. Si elle pouvait parler, que dirait-elle?

Généralement, après avoir travaillé sur une émotion difficile pendant un jour ou deux, voire une semaine, ils font une découverte. Ils me font un aveu: « Adya, j’étais persuadé qu’il n’y avait aucune pensée liée à cette émotion. Je croyais qu’il s’agissait simplement de peur, de colère ou de ressentiment. Toutefois, en la sondant à fond et avec calme, j’ai peu à peu entendu le scénario. J’ai perçu les pensées qui lui donnaient naissance.  » Une fois qu’ils ont décelé les pensées à l’origine de leurs émotions, ils peuvent en chercher la nature précise et la véracité. Car, bien sûr, nulle pensée engendrant la dualité n’est vraie.

C’est déroutant. On a tous grandi dans un milieu qui justifie certaines émotions négatives. Le sentiment d’être des victimes illustre ce point. On se dit: « Eh bien, il m’est arrivé ceci, untel m’a fait quelque chose, par conséquent je suis une victime. » On ne peut fonder une vie intellectuelle et affective sur cette conviction qui justifie d’être victime. Si on se penche sur cette attitude, on constate que ce n’est qu’une stratégie qui induit la séparation. La réalité ne perçoit pas de victime. Elle voit tout depuis un angle fort différent. On se dira: « Untel n’aurait pas dû me parler ainsi. » La réalité, c’est qu’il l’a fait.

Dès que le mental affirme qu’un événement n’aurait pas dû se produire, nous vivons une division interne, nous sombrons dans la dualité. Sur-le-champ. Pourquoi? Parce que nous nous disputons avec la réalité. Il en va tout simplement ainsi. La réalité est simplement ce qui est. Dès que nous l’évaluons, la condamnons, que nous affirmons que ce n’est pas censé être ainsi, la dualité s’élève en nous.

La plupart d’entre nous pensent qu’il est normal d’être divisé dans certaines situations. On nous enseigne qu’il serait illusoire de ne pas être divisé à propos de certaines choses, de notre souffrance ou de celle d’autrui. Pour nous, cette dualité interne témoigne de notre condition d’humains doués de sentiments.

Tel est l’un des éléments surprenants, voire bouleversants, qui résultent de l’approfondissement des réalisations: nous comprenons qu’il n’y a pas lieu de se quereller avec la réalité, car nous ne remporterons jamais la bataille. Se chamailler avec la réalité est une source assurée de souffrance, une ordonnance garantie pour la douleur.

Pis encore, nous sommes enchaînés à l’objet de nos querelles. Que l’événement date d’il y a trente ans ou d’hier matin, si nous nous y opposons, il nous aura piégés. Nous revivrons la souffrance encore et encore. S’opposer à quoi que ce soit ne permet pas de le surmonter ni de le gérer. Au contraire, nous demeurons captifs; le conflit nous ligote à ce à quoi nous nous opposons.

Se rendre compte qu’aucun des conflits reliés à une situation présente ou passée n’a de fondement dans la vérité est en effet déconcertant. Nos querelles ne sont qu’illusions au sein du rêve. Néanmoins, affirmer qu’elles appartiennent à l’état onirique, ou l’entendre dire, ne suffit pas. Chacun doit le vérifier par lui-même; chacun doit scruter sa vie affective et prendre conscience de tout ce qui provoque la dualité. Il faut examiner ces émotions et les concevoir telles qu’elles sont; il faut remettre en cause leur validité, les contempler en silence et laisser les vérités plus profondes s’exprimer.

Je l’ai précisé déjà: le processus n’est pas forcément analytique. L’investigation authentique repose sur une expérience vivante qui ne cherche pas à supprimer quoi que ce soit, car elle n’a pas d’objectif autre que la vérité irréfutable. Elle ne tente pas de nous guérir ni de nous éviter des sentiments désagréables. L’introspection ne peut être motivée que par le seul désir d’éviter la souffrance. Si cette impulsion est légitime, l’introspection authentique doit reposer sur le désir et la volonté de découvrir la vérité, de voir comment nous-mêmes provoquons le conflit.

Une fois que nous avons compris que nous-mêmes suscitons le conflit, que personne ni nulle situation dans notre vie n’en sont responsables à part nous, notre vie affective devient un portail. Elle nous invite à scruter étroitement, à examiner, depuis l’état éveillé, un état qui ne veut rien changer ni modifier, et qui aime la vérité.

Ici, on peut interpréter faussement mes propos et entendre que toutes les émotions négatives sont symptomatiques de dualité. Ce n’est pas ce que j’entends. On peut être triste sans être divisé. On peut éprouver du chagrin, sans être duel. On peut même éprouver un degré de colère et ne pas être en proie à la dualité. Cette notion n’appartient pas au contexte culturel de l’Occident. En Asie, toutefois, il existe une myriade de déités courroucées. Dans les traditions hindoues et celles du bouddhisme tibétain, les personnifications de déités et du sacré ne sont pas toujours assises sur un lotus tout en affichant un sourire bienheureux. Ces traditions spirituelles, comme tant d’autres dans le monde, englobent un vaste éventail des émotions humaines. On ne peut donc pas inférer que la présence d’émotions négatives – ou ce qu’on appelle émotions négatives – dénote l’illusion. Il s’agit de savoir si l’émotion émane de la dualité. Si tel est le cas, alors le sentiment repose sur l’illusion.

Si nous cherchons sincèrement et découvrons que le sentiment ne découle pas de la dualité, alors il n’est pas fondé sur l’illusion. Admettre cela nous ouvre à un vaste éventail d’émotions. Nous nous ouvrons, nous devenons un immense espace où le souffle de divers sentiments peut circuler. Ainsi, la liberté à laquelle je réfère correspond à l’affranchissement des émotions qui prennent leur source dans la dualité.

Les émotions entretiennent l’illusion d’un moi distinct

Un examen profond révélera que la peur est le facteur qui entretient notre sentiment d’un moi intact. Pourquoi avons-nous si peur? Parce que notre notion d’identité est circonscrite et dualiste. Notre image de nous-mêmes est celle de personnes susceptibles d’être blessées ou offensées, à qui du tort peut être fait.

Notre investigation doit nous amener à comprendre que ce sentiment d’un moi, ce sentiment d’être séparé, est illusoire et fallacieux. C’est un petit mensonge que nous nous racontons. Cette conclusion – je suis la personne que j’imagine être – éveille en nous la peur. Car cette persona imaginée croit également qu’elle est susceptible d’être blessée n’importe quand; le moi illusoire perçoit la vie comme un péril. On nous lance une parole injurieuse et le moi illusoire est immédiatement perturbé, il souffre. Le fait que notre sentiment d’un moi peut être si facilement blessé explique cette insécurité.

Cette impression d’un moi distinct résulte d’un amalgame de pensées et de sentiments. L’essentiel de nos émotions provient de ce que nous pensons. Outre la tête, le corps est une machine qui reproduit ce que le mental pense. Le corps et l’esprit sont indissociables; ce sont les deux faces d’une même pièce. Nous éprouvons ce que nous pensons. L’émotion est une pensée vécue. Cette dernière est souvent inconsciente. Notre connexion a ceci d’étonnant que le centre affectif, celui du cœur, traduit la pensée en sentiments; il transforme les concepts en des sensations tangibles et bien vivantes.

Évoquer le plan mental et le plan du cœur peut donner l’impression qu’il s’agit de deux aspects distincts. Il s’agit pourtant d’un seul et même phénomène – le corps et l’esprit, le sentiment et l’émotion, deux faces d’une même pièce.

En nous éveillant des fixations et des identifications sur le plan mental et celui de l’émotion, nous constatons que personne n’est susceptible d’être blessé, qu’aucun être ou objet n’est menacé par la vie, car nous sommes la vie elle-même. Si nous voyons, si nous percevons que nous sommes la totalité de l’existence, il n’y a plus à la craindre; nous ne redoutons plus la naissance, la destinée, la mort. Jusqu’à ce que nous en prenions conscience, cependant, la vie nous intimidera et il faudra franchir cet obstacle.

L’éveil sur le plan de l’émotion nous affranchit de ces fixations causées par la peur et permet de pressentir le monde plus en profondeur; un potentiel nouveau s’offre à nous. Le corps émotionnel, le domaine du cœur, est capable d’une extraordinaire sensibilité. Le cœur est l’organe sensoriel de l’invisible. C’est ainsi que l’invisible se pressent, s’éprouve et se connaît. Le phénomène diffère radicalement du concept du « moi » qui se ressent lui-même et se détermine par l’émotion et le sentiment. Plus nous sommes éveillés, plus le complexe corps-esprit devient un instrument sensitif du Soi absolu et unifié.

En quelque sorte, plus nous nous éveillons du corps émotionnel, plus celui-ci s’éveille. Il s’ouvre. Par l’apaisement des émotions, le corps émotionnel s’épanouit. Car nous nous déployons à mesure que nous comprenons qu’il n’y a rien à protéger – les pensées, les idées et les convictions qui nous incitent à nous protéger sont fallacieuses.

L’éveil sur ce plan est davantage une ouverture du cœur spirituel. Vous avez sûrement vu des représentations du Christ où celui-ci déchire la peau de sa poitrine pour dévoiler un cœur radieux, merveilleux, lumineux. Voilà une illustration de l’ouverture du cœur spirituel. Un être éveillé montre une disponibilité affective exceptionnelle; il ne se protège nullement sur le plan émotif ou intellectuel. S’éveiller sur le plan du cœur, c’est se vivre soi-même sans protection aucune de manière ultime. En l’absence de toute protection, l’amour coule de nous naturellement – un amour inconditionnel.

La nature ultime de la réalité ne fait pas de discrimination; la réalité est ce qui est. Le cœur éveillé aime sans discernement. En d’autres mots, il aime tout, car il perçoit tout comme partie de lui-même. Voilà comment s’exprime la réalité une fois que cet amour inconditionnel s’épanouit en nous. La réalité amoureuse d’elle-même passe par le cœur éveillé. Il n’y a rien de personnel. La réalité, une amante exempte de discernement, est amoureuse d’elle-même. Elle aime tout, et chacun. Elle aime même ceux qui n’ont pas une personnalité très attachante. Il est formidable d’aimer des choses, des événements et des gens que vous n’appréciez pas personnellement. Vous constatez que cela n’a plus d’importance.

Lorsque la vérité est éveillée, elle affectionne tout; elle aime les gens que votre personnalité apprécie et ceux que cette dernière a en aversion. Le cœur éveillé chérit le monde tel qu’il est, non pas comme il est censé être. Avec l’éveil du cœur afflue l’amour inconditionnel, l’une des vocations les plus nobles de la destinée humaine.

L’éveil sur le plan viscéral

Le troisième type d’éveil est éprouvé viscéralement. Le plan instinctif concentre notre sentiment d’identité le plus existentiel. C’est une partie de nous-mêmes où réside une saisie primaire – l’attachement à notre racine, un peu comme un poing serrant les viscères. Il s’agit de notre conception d’un moi la plus rudimentaire. C’est autour de cette saisie et de cette contraction que se construisent les autres identités.

Lorsque l’Esprit – ou la conscience – prend forme, lorsqu’il se manifeste, c’est initialement un choc. Ce passage subit d’un potentiel illimité à l’expérience circonscrite de la forme humaine est traumatisant pour la conscience. Cette contraction – ce choc éprouvé physiquement constitue la saisie viscérale.

Pour vous figurer ce que je décris, imaginez que vous êtes en train de naître. Vous émergez d’un environnement totalement protégé, chaud, maternel pour vous retrouver brusquement dans une salle plus froide que votre nid douillet, une salle éclairée par des lumières crues et remplie de voix tonitruantes. Quelqu’un vous attrape, tire sur vous. Voilà votre entrée dans l’existence, dans la vie hors de la matrice. Ce scénario permet de comprendre aisément pourquoi ce bébé naissant développe un nœud dans l’abdomen. L’arrivée en ce monde est si brutale, soudaine et inattendue qu’elle provoque ce genre de saisie.

En plus du choc initial résultant du fait d’avoir pris forme, plusieurs expériences viendront consolider cette saisie viscérale tout au long de votre vie. Dans l’enfance ou en grandissant, la plupart d’entre vous vivent des événements qui poussent quelquefois à la contraction par peur ou à cause d’un traumatisme. Ces événements exacerbent la saisie sur le plan viscéral. Comment aborder cette saisie? Comment la gérer? Pour finir, vous devrez affronter la crainte de cette saisie, constituée d’une réaction de peur. Un peu comme si un poing empoignait votre abdomen en hurlant: « Non, non, non, non! Non à la vie! Non à la mort! Non à l’existence! Non à la non-existence! Non, non, non, je veux m’accrocher! Je veux m’y tenir! Je ne veux pas lâcher prise!  »

Même le mouvement vers l’éveil peut susciter la peur. À son approche, il est normal de tressaillir, car l’illumination libère cette saisie viscérale. Rien n’assure que cette délivrance de la saisie perdurera; elle pourrait reprendre. Initialement, pourtant, l’éveil libère cette saisie. À son approche, on éprouve intuitivement une constriction et un attachement encore plus intense, comme si la mort, ou l’anéantissement, était imminente. Une frayeur irrationnelle s’élève dans l’organisme. Quand quelqu’un me divulgue ce genre d’expérience, je précise qu’elle est normale, que la majorité des gens la vivent à un moment ou à un autre. « Ce n’est pas un problème. Vous prenez simplement conscience d’une saisie dont vous ignoriez l’existence. »

Sur ce, la question suivante sera: « Comment puis-je m’en défaire?  » Celle-ci se pose depuis la perspective de la conscience de l’ego, qui cherche toujours à se délester de ce qui est désagréable. Et, bien sûr, tout ce dont on cherche à se débarrasser tend à s’incruster. La tentative même de se débarrasser d’une chose la perpétue. Ce rejet lui accorde inconsciemment une réalité. Si vous essayez de la réprimer, c’est que vous la percevez comme réelle. Ainsi, cette perception d’une réalité donne de l’énergie précisément à ce dont vous cherchez à vous défaire. Aucune méthode n’est susceptible de résoudre ce type d’attachement. En un sens, votre réalisation la plus importante sera de prendre conscience qu’il n’y a rien à faire.

La question « Que faut-il faire? » est une tentative détournée pour maîtriser la situation. Le lâcher-prise constitue l’unique antidote à cette obstination. Néanmoins, la situation est délicate, car même l’effort en vue de lâcher prise est intrinsèquement un acte de volonté personnelle.

Tout le monde a sans doute essayé un jour de lâcher prise ou de s’abandonner. Effort et abandon sont toutefois mutuellement exclusifs. Tant que nous nous efforçons, il n’y a pas de lâcher-prise. Vient donc un temps où toute technique disparaît, où toute méthode visant à réajuster la conscience sur un état plus clair échouera. Nos modalités ne serviront plus à rien. Un temps viendra où il faudra comprendre que le « moi » ne peut rien faire en vue de lâcher prise sur un plan existentiel, qu’il n’a rien à faire pour s’abandonner. Et pourtant, l’abandon et le lâcher-prise sont impératifs.

À ce stade, il faut d’abord et avant tout assimiler un fait: ni le « moi » ni le « je » n’y peuvent rien. Intégrer ce principe, laisser cette cognition vous pénétrer, constitue l’ultime lâcher-prise; c’est le poing qui s’ouvre, le dégagement du sentiment du moi le plus existentiel, le plus rudimentaire. Et pour arriver à cela, il faut comprendre qu’il vous est impossible d’y parvenir. Vous devez atteindre le bout de la route, le bout de votre corde. C’est seulement alors qu’un abandon spontané surviendra. La seule chose à faire, en tant qu’être humain, c’est de concevoir que toute forme d’attachement est futile, que toute forme d’attachement est un rejet de ce que nous sommes, de qui nous sommes.

En renonçant à cette saisie viscérale, vous aurez l’impression de mourir. Malgré tout, vous ne mourez pas; seule l’illusion d’un moi distinct périt. Vous croyez pourtant devoir mourir. C’est uniquement lorsque vous êtes prêt à mourir au nom de la vérité que se relâchera vraiment cette saisie.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais aborder un point concernant certaines personnes. Des gens connaissent des épreuves très amères au cours de leur vie – ils ont vécu des traumatismes qui ont pu provoquer une saisie encore plus intense sur ce plan primordial de l’être. Chez ces individus, la saisie instinctive se consolide à mesure qu’ils accèdent à des états de conscience plus profonds. Si vous êtes de ceux-là, vous devez surtout ne rien forcer. Vous aurez peut-être besoin d’une aide professionnelle pour aborder cet aspect de l’éveil; mieux vaut traiter le traumatisme vécu pour être en mesure de lâcher prise. Si cela vous concerne, je vous suggère de trouver un spécialiste qui sait s’y prendre avec ces expériences et comment les gérer efficacement. Si l’approche de ce professionnel vous convient, elle apportera des résultats. Ce plan primordial de la saisie se relâchera peu à peu.

Bien sûr, pour nous tous il est plus ou moins traumatisant de grandir. En dépit d’une enfance merveilleuse, de parents adorables et d’un cadre familial formidable, les traumatismes surviendront. La vie est en soi un traumatisme; elle est perturbante pour le moi distinct. L’existence met en péril le sentiment d’un moi séparé.

Impossible d’y échapper.

L’éveil sur le plan viscéral exige d’affronter toute peur existentielle la plus primaire et de s’en libérer. Il demande d’affronter ce que je nomme volonté personnelle ou ce qui en nous revendique « Voilà ce que je veux et c’est ainsi que je le veux. » Il demande aussi de s’affranchir de tout cela. Ultimement, la notion de volonté personnelle est illusoire, et c’est pourquoi il est si frustrant d’y faire appel pour se rendre maître et dicter le cours des événements. Illusion ou pas, il faut l’affronter et le gérer. Cet accomplissement requiert le plus grand abandon, la dévotion la plus fervente et un engagement sincère à la vérité.

La réalisation authentique, l’illumination vraie, résulte du renoncement intégral à la volonté personnelle – un lâcher-prise inconditionnel. Il va sans dire que cette capitulation effraie notre moi illusoire, qui ne peut que l’interpréter comme un traumatisme. Nous craignons que le fait de lâcher prise nous mette en péril. Nous croyons que si nous renonçons à la volonté personnelle, nous n’obtiendrons jamais ce que nous désirons, que le monde ne sera jamais comme nous le souhaitons et que rien ne se passera jamais selon notre bon vouloir. Pour finir, nous constatons que ces conclusions ne sont que des pensées. Dans les faits, la volonté personnelle n’existe pas. Jusqu’à ce que nous le comprenions toutefois, nous devrons subir les caprices de la volonté. Voilà où nous approchons de la sagesse de la désillusion, laquelle marque le terme de l’entêtement. Ce n’est qu’en y parvenant que survient la transformation.

Les victimes de dépendance à la drogue ou à l’alcool qui s’en sont tiré savent qu’un facteur capital de la désintoxication consiste à en finir avec la volonté personnelle. Elles comprennent qu’il est impossible de transformer la dépendance par un effort de volonté, que cette dernière ne suffit pas et que la personne ne peut s’en tirer seule. Lorsqu’un toxicomane « touche le fond « , cela signifie que sa volonté personnelle s’est effondrée. Et lorsque cette faculté s’estompe, une force tout autre jaillit dans l’organisme: celle de l’Esprit. Cette force peut désormais opérer, car la volonté personnelle ne la réprime plus.

Au fil du processus d’éveil, nous affronterons tous les limites de notre volonté personnelle. Pour la plupart, à maintes reprises, de plus en plus profondément, jusqu’à ce qu’elle soit complètement anéantie. Perdre toute volonté personnelle n’est pas vraiment une perte. Nous ne devenons pas pour autant le paillasson de l’humanité, nous ne perdons pas notre capacité de savoir quoi faire et comment le faire. Bien au contraire. En renonçant à l’illusion de volonté personnelle, un tout autre état de conscience voit le jour en nous; nous renaissons. Une résurrection s’élève du tréfonds de notre être. Comme bon nombre de phénomènes spirituels, cette résurrection est difficile à expliquer, mais, essentiellement, nous sommes désormais animés par la complétude et l’intégralité de l’existence.

Le taoïsme, concentré sur l’expression du tao ou de la vérité en l’être humain offre une représentation très vivace de ce mouvement. En parcourant le Tao-ta-king, en étudiant quelques-uns des enseignements taoïstes, on pressent comment, à la volonté, se substitue un flux.

Si vous renoncez à être aux commandes, vous découvrez que la vie opère d’elle-même, qu’elle a toujours été aux commandes. Si vous cessez d’être aux commandes, la destinée se conduit beaucoup plus facilement – elle s’écoule de manière inconcevable. Elle devient presque magique. L’illusion du « moi » ne fait plus obstacle. La destinée afflue; vous ne savez jamais où elle vous conduit.

À mesure que leur volonté personnelle s’estompe, les gens reconnaissent « qu’ils ne savent même plus prendre une décision », car ils agissent de moins en moins depuis un point de vue personnel. Un nouveau mode opératoire existe, qui ne nécessite pas la prise de décisions appropriées ou erronées. Il s’agit davantage de naviguer au fil du courant. Vous pressentez la direction des événements, ainsi que l’action appropriée, comme une rivière qui sait contourner une pierre – à gauche ou à droite. Il s’agit d’un savoir intuitif et inné. Ce type de courant s’offre à nous constamment, mais nous sommes, pour la plupart, trop égarés dans les complexités de notre pensée pour pressentir ce courant naturel et tout simple de la destinée. Sous le tumulte des idées et de l’émotion, sous l’empoigne de la volonté personnelle, un courant circule. La vie possède un mouvement simple.

Anthony de Mello, un prêtre jésuite décédé il y a environ vingt ans a donné l’une des définitions de l’illumination que je préfère à toute autre. On lui a demandé de définir son expérience de l’illumination et il a répondu: « L’illumination est la collaboration absolue avec l’inévitable. » J’adore cette définition, car elle présente l’éveil non seulement comme une réalisation, mais aussi comme une activité. L’illumination, c’est tout ce qui, en nous, collabore avec le courant de l’existence, avec l’inévitable.

Le conflit intérieur diminuant, la dualité s’estompant, nous pressentons l’inéluctable – le mouvement de l’existence, sa direction. Nous ne nous interrogeons plus: « Est-ce approprié? Comment savoir si c’est la bonne ou la mauvaise voie?  » Ce type de questionnement déforme notre perception. Quelque chose de plus subtil a cours: le courant même de l’existence. Renoncer à l’entêtement – affronter notre peur viscérale et consentir sincèrement à ce que nous redoutons – donne accès à tout ce dont je parle. Il suffit d’un oui simple et sincère à la vie, à la mort, à la dissolution de l’ego; il n’y a plus à se débattre. Cette attitude devient un nouveau mode de navigation au fil de la vie. Le courant nous dirige – pas les concepts, ni les idées, ni ce que nous sommes censés faire ou éviter, ni ce qui est bien ou mal. Avec le temps, nous comprenons que ce flux est toujours extraordinaire. Il exprime l’unité, oriente notre existence vers la guérison et l’amour, et réunit les choses de manière inconcevable.

Adyashanti
Extraits de son livre La fin de notre monde – La vraie nature de l’illumination, page 117 à 141
Ariane Éditions, 2010
Source : http://www.eveildelaconscience.ca

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