Interview de Pierre Rabhi décembre 2016

Propos recueillis par Jacky Durand

Pierre bonjour. Merci de nous recevoir. Aux éditions du Passeur vient de sortir un ouvrage « La convergence des consciences » dont tu es l’auteur avec Bernard Chevillat. Cet ouvrage est un florilège glané au fil des années, une moisson de conscience que tu partages généreusement. Peux-tu nous rappeler ce que tu entends par conscience?

J’entends par conscience ce qui identifie l’individu. Nous avons une enveloppe charnelle habitée par une conscience et c’est cette conscience-là qui nous paraît aujourd’hui représenter l’individu. Sinon on reste prisonnier de notre histoire, de notre culture cela nous divise.

Aujourd’hui l’humanité a besoin de se fédérer, de fédérer les consciences afin qu’elle puisse prolonger son histoire non pas dans les conflits mais dans l’unité, c’est pour cela que les consciences doivent converger.

Est-ce que cette conscience précède l’humanité?

Je pense que l’intelligence précède l’humanité. Quand on essaye de nous situer dans l’évolution générale de la planète, sur 24 heures, l’humanité est là depuis 2 minutes. La planète n’a pas besoin de nous. Juste avant le départ de Jean-Marie Pelt*, nous avons publié le livre « Le monde a-t-il un sens » et Jean-Marie, de par sa connaissance scientifique a fait une rétrospective sur « comment la vie s’est organisée sur terre ». Il a mis en évidence la complémentarité et l’associativité.

C’est comme ça que la vie s’est épanouie sur terre : dans l’harmonie. Puis l’humain arrive et provoque la dualité, les religions, les races, les idéologies. Il a introduit cette fragmentation qui nous est aujourd’hui extrêmement nuisible.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » Rabelais au XVème siècle avait vu juste. La société civile a un grand rôle à jouer. En période préélectorale, la société civile doit-elle interpeller les élus ou doit-elle poser les bases d’un monde nouveau, ou les deux à la fois?

Le champ de ruines nous y sommes déjà : cela fait des siècles que les hommes se détruisent. Le drame est permanent et engagé depuis longtemps. Des enfants meurent de faim chaque seconde : la détresse est déjà là.

Tout le problème est de savoir si ce processus d’autodestruction, suicidaire, nous sommes capables de l’arrêter ou pas ?

Toutes les autres créatures sont massacrées par les humains, nous détruisons la terre qui nous nourrit, l’air que nous respirons est pollué, l’eau devient de plus en plus toxique, les semences disparaissent.

Nous sommes déjà dans le processus et est-ce que l’humanité va avoir la possibilité d’arrêter le processus ou est-elle condamnée?

Je le dis sans état d’âme. Si nous continuons à être déconnectés de notre réalité, nous sommes voués à disparaitre.

Notre planète nous offre tout et ce que nous savons faire c’est la détruire.

Pour reprendre l’idée de Jean-Marie Pelt : dans ce corps malade il y a quand même des cellules qui vont bien. Dans ce processus de guérison, le principe d’associativité fait que le bonheur peut aussi être viral….

Oui, d’un côté il y a l’imbécilité humaine, les politiques qui font de l’acharnement thérapeutique sur un système qu’ils ne maîtrisent plus et de l’autre la société civile qui avance énormément.
Ce n’est pas la politique qui prépare l’avenir, c’est toutes ces initiatives dispersées, si elles arrivent à se rassembler en un seul mouvement, qui peuvent faire quelque chose d’extraordinaire.

L’urgence c’est une convergence des consciences dans un forum civique, un principe d’associativité entre divers organismes. Es-tu membre du pacte civique?

Je n’ai pas besoin de pacte civique, je suis un écologiste depuis 50 ans, je respecte la vie, c’est une affaire d’engagement personnel.

Le bateau est en train de couler, on fait des théories, le divertissement devient industriel, tout est fait pour que l’on fuie la réalité. Soit nous pouvons faire, soit nous ne pouvons pas faire. Si nous pouvons faire, faisons.

Je suis effaré par toute l’occupation médiatique actuelle des politiques qui se livrent des querelles d’ego, affairés à conquérir le pouvoir, on parle immigration, sécurité, crimes contre l’humanité. A aucun moment on ne parle des crimes faits à notre mère à tous la Terre, pourquoi une telle cécité?

La politique c’est la maternelle moins l’innocence, ils véhiculent des réflexes de gosses immatures. Ils essaient d’organiser le monde mais sont-ils habilités à organiser le monde ?

Non, le suffrage universel ça veut dire que quand quelqu’un est élu il représente la croyance, l’énergie d’un certain nombre : donc je choisis une conscience… Quand on voit les choix faits aux Etats-Unis, et quand on voit la personne désignée pour conduire le peuple américain je suis terrifié par la conscience du bonhomme.

C’est le principe même de cette société où c’est un nivellement par le bas.

D’abord on crétinise les gens et ensuite on leur demande de venir voter…

Cela nous ramène chacun à notre individualité, cela demande du courage.
Je vois pour moi-même : au fur et à mesure que je lâche mes peurs, j’ai une élévation de conscience. Donc ne faut-il pas s’affranchir du système pour gagner en conscience?

Si on ne fait pas un travail sur soi on fait quoi, si ce travail sur soi ne se fait pas…
« Connais-toi toi-même », il y a quelque chose à comprendre en soi-même.

Je suis noyé dans ma propre complexité, comment clarifier cette complexité dans laquelle je me trouve ? Comment faire le travail nécessaire pour me clarifier ?

Moi j’ai eu beaucoup recours à la philosophie en espérant des réponses dans les livres.
Un seul type dans sa propre pensée est capable de faire des trucs terrifiants, Socrate dit « je sais que je ne sais rien ».

Voilà ce que je reconnais pour moi-même. …Et je reste attaché à ce « type » né il y a 2000 ans qui a parlé d’amour. Je suis attaché à cet homme qui n’était pas seulement un spiritualiste mais aussi un réformateur social. Il a voulu apporter des réformes dans l’organisation en insistant sur la puissance de l’amour. Ça lui a coûté cher.

Les Amérindiens nous transmettent une sagesse naturelle, un profond respect pour l’ensemble du vivant, la gratitude d’être en vie, je crois que tu les portes dans ton jardin secret?

Dans ma chambre les murs sont nus, mis à part le discours du chef indien Seattle.
C’est de la spiritualité pure.

On est à l’époque où les américains veulent acheter le territoire des indiens, car il y a de l’or en sous-sol.

Le chef répond « Comment peut-on vous vendre ce territoire, la terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons. » Cela nous enseigne le rapport à la vie. Son discours est une merveille.

Il faut reconnaitre le caractère sacré de la vie, c’est très simple, si vous reconnaissez l’oeuvre de Dieu soyez les premiers au front pour la protéger !
Nous ne devons pas détruire la vie à laquelle nous devons la vie.

Dans ta vision quels sont les piliers les plus importants?

Ne pas éduquer dans la compétitivité, l’enfant est endoctriné pour qu’il soit adapté au système, qu’il soit le meilleur…. L’enfant a la terreur d’échouer et cette terreur fait qu’on regarde l’autre comme un concurrent, cela fait un adulte angoissé et compétitif.
La guerre fabrique des héros, on vient de tuer mais on est décoré…

J’ai dit à Jean-Marie Pelt, « Écoute je n’y comprends plus rien alors, toi, penses-tu que Satan existe ? »

il m’a dit « Et tu en doutes ? »

Il faut aimer, s’entraider, c’est tellement plus facile que la dualité, pourquoi ces choses simples nous n’arrivons pas à les comprendre !

Nous sommes des trouillards, nous savons que nous allons mourir. On ne négocie pas avec la mort, il faut apprendre à engager une vie dans la légèreté et se préparer à cette disparition, mutation… moi je n’en sais rien, peut-être existent-ils d’autres plans de réalité mais on ne peut pas affirmer quoi que ce soit.

Tu dis que le silence est un acte spirituel fondamental?

Oui nous sommes tourmentés par le mental. Le mental c’est un truc typique et on est soit dans des souvenirs, des nostalgies… soit dans l’angoisse de demain.

Moi j’ai crevé de nostalgie à une époque quand je regrettais ma vie d’enfant, la liberté, dans ma communauté… Et c’était pour moi le bonheur…

Quand j’ai quitté ce temps là, je suis resté en regret. En même temps on est dans la peur qui nous projette en avant. Cette recherche de sécurité met en route un imaginaire, moi je ne sais pas si je vais mourir puis renaitre, je ne sais pas si la réincarnation est réelle …

Si je passe par la raison elle est incapable de me répondre. Donc je reste dans humblement dans je sais que je ne sais pas…

Donc l’essentiel est contenu dans le silence?

Il m’arrive la nuit l’été de regarder le ciel étoilé. Et je pense au sens de la vie.
Einstein était un immense scientifique et un grand mystique. Einstein avait une intuition fulgurante, c’est ce qui l’a rendu exceptionnel.

Et il s’est photographié la langue dehors. Il a tiré la langue devant l’objectif.
Il a tout expliqué avec cette langue dehors : le summum de l’humilité. Ça c’est intelligent…

* Figure de l’écologie, biologiste, écrivain, pharmacien, botaniste et homme de radio, Jean-Marie Pelt est mort à l’âge de 82 ans en décembre 2015.

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